Jacques Jouet sur Tito

Tito Honegger ne craint ni les leçons de ses rétines ni les mains dans l’encre d’imprimerie.
Tito Honegger est une artiste des profondeurs.
Tito Honegger prend la mouche qui est dans l’encre pour la répandre sur un papier de riz qui tremble et respire quand il est épinglé sur un mur.
Tito Honegger dessine à pleines mains.
Tito Honegger est suisse, mais de Genève.
Les mains de Tito Honegger vont chercher au fond d’une mine d’encre des secrets de perception qu’elle remonte au jour.

Tito Honegger est une artiste de surface.
Tito Honegger aime le noir et blanc et toutes les nuances qui sont entre le noir et le blanc.
Tito Honegger sculpte des objets qui font rire.
Tito Honegger colorie sans peur des objets qui font la fête au pays des mineurs de fond remontés au jour, ou qu’on avale au bistrot à la sortie d’un bois de mélèzes.
Tito Honegger a la tête dure et le geste sûr.
Tito Honegger a des projets encore secrets que je demande à voir.

Jacques Jouet

 

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Au jardin des sens.

« Ma bien-aimée, il te confond, le mélange infini des fleurs qui peuplent en foule ce jardin, tu entends beaucoup de noms, et, avec leurs sons barbares, l’un chasse l’autre à ton oreille. Toutes les formes sont semblables et aucune n’est pareille à l’autre, ainsi l’ensemble décèle une secrète loi, une sainte énigme. »

Johann Wolfgang Goethe, la métamorphose des plantes (1790).

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Tito Honegger dessine et sculpte. Elle cultive la forme jusqu’à l’épure et modèle l’encre typographique jusqu’au foisonnement.

Elle dessine au fusain et à l’aquarelle sur des petites feuilles de carnets. Ces notes prises de mémoire relèvent d’une pratique quotidienne, évoquent le journal intime et sont le terreau qui fertilise l’ensemble du travail.
Elle dessine sur une plaque de verre pour réaliser des monotypes. Une couche d’encre typographique grise est étalée, travaillée, griffée, enrichie de touches claires et de valeurs sombres. Cette technique par enlèvement et ajout est analogue au modelage.
L’image est façonnée au rouleau et au doigt, puis imprimée sur de grandes feuilles de papier de soie. En effet, Tito Honegger ne pourrait pas travailler directement sur ce papier, son extrême fragilité ne supporterait pas ces opérations complexes sans être saturé, sans se froisser ni se déchirer. Mais grâce à la technique d’impression, il peut en revanche en recueillir et en présenter le résultat. La finesse de la feuille contraste alors avec la richesse des variations de matières.

Tito Honegger réalise deux séries de monotypes, qui correspondent à deux périodes de son travail.

Les plus anciens sont d’une simplicité monumentale. Du fond presque uniformément gris se détachent les contours de formes élémentaires. La trace du doigt dans la matière déjà maigre dessine sobrement en clair, comme le font les enfants sur les vitres embuées, des cercles et des sphères, des grilles et des treillis. Sans être figuratifs, les motifs sont évocateurs. Les cercles ont la rondeur des fruits, et se groupent en grappe, les traits ont la finesse de l’herbe et se présentent en touffe ou rayonnent en soleil. Quelques lignes suggèrent l’arbre ou la fougère.
Les monotypes plus récents, s’affranchissent de la rigueur formelle et se chargent d’infinies variations, de vibrations de tons et de lumières, d’un foisonnement de lignes tressées. Ces grandes compositions entre abstraction et figuration évoquent, par leurs structures et par leurs rythmes, les grands tableaux classiques.
Ce n’est plus uniquement la plante, l’arbre, qui est individuellement convoqué sur la page, mais le jardin tout entier. Le cheminement complexe des traces de la main en traduit les bruissements, les miroitements, l’atmosphère. Mais alors que l’illusion est plus forte, la technique de l’impression est rendue plus visible par une bordure blanche de papier vierge laissée au bas de la feuille.

Parallèlement au dessin, Tito Honegger sculpte des familles d’objets qui, eux aussi, évoluent et se transforment avec le temps. De nouvelles formes naissent des précédentes ; différentes d’une période à l’autre, elles relèvent, toutes de la même espèce.

Les plus anciennes tiennent entre les mains, ont la dimension de l’objet, s’accrochent au mur et sont en quelque sorte des hauts-reliefs. Tito Honegger les taille dans du polystyrène, les recouvre de pâte à bois et de papier qu’elle peint en blanc mat. Elle en compose aussi par assemblage de grillage et de fils de fer.

Les formes pleines sont blanches et lisses, leur surface ont le velouté de la peau. La lumière les modèle d’une infinité de gris et révèle les facettes qui font tourner les formes. Des sphères, charnues, un peu plus grandes qu’une tête portent quelques fils de fer plantés a leurs sommets qui pourraient être des cheveux. D’autres plus petites, groupées à l’horizontale, ressemblent à des spores ou à des pois géants. Parmi celle qui sont plus allongées certaines rappellent des pâtés de sable d’autres s’assemblent autour d’un axe en hélice.
Les assemblages de grillages hérissés de fil de fer sont ajourés, graphiques, incisés, inquiétants et viennent en contre point.

De cet univers poétique et drôle, habité de formes épurées déclinées en positif, en négatif, en plein et en creux, d’autres sculptures sont nées. Faisant la synthèse des deux manières de faire qu’elle utilisait pour les reliefs, Tito Honegger modèle des armatures de grillage, les recouvre de papier mâché et les peint en couleur.
Bosselées, malmenées, ces sculptures sont d’un autre genre, de mauvais genre. Tout porte à croire que c’est pour se détourner d’une recherche de perfection que les formes premières furent arrachées du mur, jetées au sol et outrageusement maquillées. Une fois posées sur des socles blancs, elles apparaissent moins turbulentes. Réparties dans l’espace d’exposition, elles contrastent cependant avec l’ensemble de l’oeuvre.

Avec le temps, ce sont les socles de ces sculptures qui se développent. Ils s’allongent, pour devenir totems et se déploient dans l’espace pour être rondes-bosses. Ces nouvelles sculptures, à la taille de l’artiste, reposent directement au sol et renouent avec la blancheur et la peau satinée des reliefs pleins qui s’accrochaient au mur. Elles empruntent aussi aux assemblages une structure complexe de volumes combinés : d’un corps-tronc partent des bras-branches qui se dressent ou s’ouvrent dans l’espace.

Durant ces six dernières années, sculptures et monotypes évoluent parallèlement, se répondent et offrent de nombreux points communs.

Quand les sculptures sont au mur, accrochées à un clou, légères dans tous les sens du terme, les monotypes sont d’une simplicité monumentale. Les unes font écho aux autres et travaillent inversement l’espace. Alors que les volumes saillants du mur créent des angles, des protubérances, et des ombres portées, le jeu de clair-obscur sur le papier, creuse l’espace en différents plans.
En même temps que les sculptures s’affranchissent du mur et exposent leurs couleurs aigres du haut de leurs socles, les monotypes gagnent en liberté de facture et en matière. De l’évocation de la plante ou de l’arbre, ils évoluent vers des ambiances de vergers et de jardins.

Tito Honegger convoque en permanence l’humain et le végétal, elle leur emprunte des structures et des formes qu’elle interprète, retravaille, cultive et épure.

Pareils aux végétaux taillés, repiqués, greffés et bouturés, les oeuvres se métamorphosent lentement d’une génération à l’autre.
Le corps, la tête, la peau, la plante, l’arbre, le bourgeon sont constamment présents. Cette alliance de l’homme et de la nature fait penser au jardin qui apparaît comme motif autant que comme métaphore du travail tout entier.
Ils ont en commun le retournement – celui de la terre cultivée et celui de l’image imprimée – et le lent travail de préparation, en profondeur, aussi invisible que nécessaire pour que la surface s’anime. Ils partagent la richesse de la diversité, l’harmonie et les contrastes savamment orchestrés.

C-H Tatot
édité dans TITO HONEGGER Objets et monotypes 1993-1998 – Musée jurassien des arts 2009
Plates-bandes, volumes épurés, art taupiaire et bizarreries se côtoient

 

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Fable du monde

Lorsqu’elle touche quelque chose, elle fait quelque chose. Elle fait toujours quelque chose. Sans cesse son bras est à l’affût, il cherche, il fouille, il veut prendre quelque chose dans la main. C’est la main qui décide. Sans le savoir, sans le vouloir même, mais avec une lucidité extrême, sa main invente le geste de la main. Ce qu’elle fait de sa main ne relève pas d’une production, d’une fabrication, mais d’une invention. De même qu’Orphée devait inventer la poésie par l’écriture de sa voix, de même elle est en train d’inventer le geste par le mouvement de sa main. Cette main nous donne à voir non des produits, objets finis, mais un lieu de formation, où le geste se découvre et s’invente. Ce lieu, c’est elle qui l’aura trouvé, c’est son lieu, c’est son monde. C’est le monde qu’elle nous donne – à voir. Et si ce monde qui est le sien, monde miniature, était là déjà à l’origine du monde, du monde commun. Elle serait alors ce petit démiurge, génie des formes, qui du seul bout de son doigt forme et déforme toute forme. Doigt magique, doigt ludique, doigt plastique.

Elle a le monde au bout des doigts.

A voir ce qu’elle fait de sa main, on pourrait croire qu’elle voit ce que l’aveugle voit. Elle voit du doigt, et pourtant elle n’est point aveugle. Loin de là. Par son oeil vif, elle a vu quelque chose que sa main lui montre du doigt. Elle a vu que sa main a trouvé quelque chose. Trouvaille, trésor, une mine de formes sans fond. Mais ce trésor n’existait pas avant qu’elle n’y mette sa main. Ce qu’elle trouve, elle l’invente. Comme en latin, pour elle aussi inventer, invenire, c’est trouver. Ingénieuse invention que la trouvaille. Or, que nous montre-t-elle du trésor qu’elle a trouvé ? Elle ne nous montre aucun objet, ni même aucun sujet, mais elle nous donne à voir qu’une trouvaille, pour elle, en elle, est toujours une retrouvaille. Une oeuvre de mémoire, donc. Une mémoire manuelle qu’elle vit comme une mémoire de soi. Lorque sa main trouve quelque chose, elle retrouve quelque chose de sa main, quelque chose que sa main a aimé. Quelque chose d’archaïque aura lié sa main au monde. Et désormais, lorsque je regarde le monde, je peux voir, je peux lire le geste d’une main qui aura façonné ce monde. J’ai l’impression qu’elle était là, de sa main, de ses doigts, pendant que se formait le monde. Elle y fut et elle y est encore, maintenant plus que jamais. Petit démiurge, génie des formes, mémoire du monde.

Serge Margel
édité dans TITO HONEGGER Objets et monotypes 1993-1998 – Musée jurassien des arts 2009